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ART CONTEMPORAIN: RENCONTRE AVEC LA DIRECTRICE DU MUSEE SLAOUI AUTOUR DE L’EXPOSITION « ORIENT FANTASME »

L’exposition, « Orient Fantasmé » met en regard affiches orientalistes de la collection du Musée de la Fondation Slaoui et œuvres des artistes contemporaines Maghrébines Héla Ammar, Meriem Bouderbala, Yasmina Bouziane et Lalla Essaydi.

Elle présente une analyse des codes de représentation utilisées par l’occident à travers l’image, pour construire un orient « exotisé », loin du réel.

Rencontre avec Laura Scemama, commissaire de l’exposition et directrice du Musée Slaoui.

1- Comment vous ai venu l’idée de créer une exposition à partir d’affiches orientalistes? Pouvez-vous nous en décrire quelques unes?

Lorsque je suis arrivée pour la première fois au musée Slaoui, j’ai découvert un fond d’affiches orientalistes impressionnant des années 30 aux années 60. Elles concernent principalement la promotion publicitaire de produits par les Empires coloniaux aux peuples européens: tourisme, produits de consommation, transport maritime.

Elles sont rares et graphiquement belles à regarder, signées par des grands affichistes Francais tels que Dinet, Brondy ou Derche. Je tenais donc à les faire découvrir au public. Ce qui m’a le plus intrigué, c’est qu’elles véhiculent toutes une fausse image de l’Orient. La femme orientale bénéficie ici d’une image créée par l’occident, pour l’occident. Cet orient n’a en réalité jamais existe qu’en Occident.

Pour réaliser l’exposition, je me suis tenue à la représentation de la femme orientale en plein contexte colonial, car ces affiches publicitaires de communication massive touchent de nombreuses autres thématiques.

Le parcours de l’exposition débute par l’affiche « Proche-Orient » d’Air France, qui réduit une région entière du monde à quatre symboles: le minaret, le minier de pétrole, une jarre et un voile. Le proche-Orient est ainsi résumé et stéréotypé.

Un autre stéréotype est l’affiche de la belle Fatma. C’est une femme arabe dont on ne connait pas l’origine exacte, dénudée et parée de bijoux. Elle est entièrement « fabriquée » par l’Occident. Fatma est un nom arabe commun, utilisé à l’époque par la majorité des colons Européens pour designer toute femme arabe.

2- L’exposition est construite en deux parties: La première partie est accès sur le symbolisme et les codes qui touchent à cet orient fantasmé. Pouvez-vous nous en dire plus?

La première partie présente de nombreuses affiches où l’on retrouve les mêmes codes clairement identifiables. C’est de la qu’a été créé un imaginaire autour de l’Orient. Au dela des affiches, s’ajoute les travaux de deux artistes contemporaines: Yasmina Bouziane et Héla Ammar.

« Contre-Portraits » de Yasmina Bouziane

Yasmina Bouziane est une photographe marocaine, qui à travers ses « Contre-portraits », détourne avec humour et dérision les codes du studio photo instaurés par le gouvernement français au Maghreb et en Afrique de manière générale pendant la période coloniale pour recenser les physionomies de la population locale.

Ainsi, elle met en lumière au sein d’un studio photo reconstitué semblable à celui de l’époque colonial,  des femmes arabes travesties: déguisées en hommes ou en femmes contemporaines portant vêtements traditionnels et chaussures de sport.

La premiere partie de l’exposition s’achève avec une oeuvre de Héla Ammar , photographe tunisienne, qui présente  « l’Odalisque 2.0 », une femme moderne qu’on aperçoit de dos dénudée, avec au second plan des journaux français (Libération, Le Monde) présentant des titres aux sujets d’actualités violents qui concernent le monde arabe. Il s’agit ainsi d’une représentation contemporaine d’un Orient toujours réduit à des symboles qui sont désormais la guerre, la violence, le terrorisme et la dictature. Le média autant que le symbole a évolué, puisqu’il ne s’agit plus de l’affiche mais du journal.

3- La seconde partie relève de la création de l’altérité à travers l’imagerie de l’autre, à savoir la représentation orientaliste de l’autre. Pouvez-vous nous présenter les oeuvres exposées?

En effet, les artistes contemporaines Lalla Essaydi et Meriem Bouderbala utilisent l’imagerie de l’autre pour se réapproprier leur corps et travaillent ainsi sur la représentation de l’autre.

Oeuvre « Bullet Revisited » de Lalla Essaydi

Dans sa série « Bullet revisited », Lalla Essaydi, artiste marocaine, utilise la calligraphie, art masculin, qu’elle applique au henné, tradition purement féminine, sur la peau des femmes. A travers ses oeuvres, elle décrit des récits autobiographiques qui lui appartiennent. Lalla Essaydi utilise aussi les douilles d’arme à feu pour couvrir le corps féminin, une manière de mettre en lumière la violence dont la femme est victime dans le monde arabe. Les douilles deviennent alors des vêtements « Vides », comme c’est le cas de l’imagerie de la femme orientale qui n’existe que dans le regard de l’homme occidental.

La vidéo « double Je » de Hela Ammar, symbolise la notion d’identité et toute la complexité qu’elle comporte. On aperçoit une femme à moitié dénudée dans sa salle de bain à travers l’entrebâillure d’une porte pour rejoindre l’idée du fantasme occidental du harem. On ne voit le corps de la femme qu’à travers son reflet dans le miroir. On aperçoit en parallèle, et par contraste, une femme voilée dans sa cuisine. Elles sont toutes les deux face à un miroir qui reflète leur identité.

« Odalisques 2.0 » de Héla Ammar

Le parcours de l’exposition prend fin avec une pièce de Meryem Bouderbala, « Women map », une sorte de cartographie laissant transparaitre une forme vide, nous faisant penser à un voile féminin. La femme s’extrait du vêtement et de cette identité créée de toute pièce qu’on a voulu lui associer, pour se réapproprier son corps et sa véritable identité.

4- En quoi le travail de ces artistes contemporaines sur le sujet vous a-t-il interpellé?

Héla Ammar, Meriem Bouderbala, Yasmina Bouziane et Lalla Essaydi, évoquent un orient fantasmé sous un autre angle, plus moderne. Elles ont toutes conscience du fait qu’il y ai une création totalement occidentale d’un orient fantasme, et s’attachent toutes à étudier ses codes  dans un monde moderne.

Oeuvre de Lalla Essaydi

Elles détournent chacune à leur manière les codes de représentation orientaliste de l’autre, pour évoquer des problématiques beaucoup plus contemporaines de la femme d’aujourd’hui au Maghreb. C’est ce qui m’a d’autant plus interpellé.

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Exposition « Orient Fantasmé »

A découvrir jusqu’au 29 Septembre

Musée de la Fondation Abderrahman Slaoui

12 rue du parc 20070 Casablanca / Tel: +212 (0)5 22 20 62 17

Ouvert du mardi au samedi
De 10h à 18h 

Fermeture du 13 au 27 Aout


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